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18/12/2006

Jacques Julliard : "Où est donc passé le magot du non?"

Je publie ici in extenso le remarquable édiro de Jacques Julliard* paru dans Midi Libre. Tout ou presque est dit sur le sujet :

medium_jaques_julliard.jpg"Au lendemain du référendum du 29 mai 2005, qui avait vu le non l'emporter par 55 % des suffrages exprimés, la liesse était grande à l'extrême gauche: ce vote était la divine surprise qui rebattait les cartes; les collectifs du non, loin de se dissoudre, annonçaient leur intention de s'engager dans la prochaine bataille, celle de la présidentielle. Même en faisant la part de l'extrême droite lepéniste et d'une importante fraction de l'électorat socialiste qui avaient voté non, le solde restait largement positif. Il ne restait plus qu'à élaborer un programme et désigner un candidat commun. On devrait pourtant savoir que le plus difficile n'est pas toujours de s'approprier un butin, mais de se le distribuer. C'est le thème de beaucoup de polars et même de fables de La Fontaine (L'huître et les plaideur). Les partisans du oui avaient essuyé une avoine mémorable en s'imaginant propriétaires de leurs voix; les vainqueurs tombèrent vite dans la même erreur en privilégiant les batailles d'appareil par rapport au mouvement d'ensemble, puissant mais plutôt confus, dont ils avaient été les bénéficiaires. Pendant ce temps, le magot fruit, de la divine surprise de mai 2005, commençait à fondre. Lutte ouvrière et l'éternelle Laguiller firent savoir bien vite qu'il n'était pas question de mélanger les authentiques prolétaires avec la gauche bobo, elle irait seule à la bataille. Même raisonnement malgré quelques simagrées, à la Ligue communiste, incapable de résister à la tentation délicieuse d'infliger à son vieil ennemi le Parti communiste la défaite, grâce à la popularité de son Besancenot de facteur, infiniment plus séduisant pour l'électorat jeune que l'ancienne ministre Marie-Georges Buffet. Voilà déjà les deux-tiers du butin qui s'évanouissait, les groupes trotskistes LO et LCR étant partis en emportant leur part. Restait le parti communiste qui, redoutant la solitude, synonyme de défaite, continua la négociation avec des collectifs anti-libéraux éparpillés et assez mal définis. Là non plus, il n'a pas été possible pour le moment d'arriver à un accord. En somme, au sein de chacun des groupuscules qui composent l'extrême gauche, la logique d'appareil l'a emporté sur la dynamique de la victoire. Or cette extrême gauche, comme les Verts, s'est toujours prévalue non seulement d'un autre programme que celui de la gauche de gouvernement, mais d'une autre morale: faire de la politique autrement; . en finir avec les manœuvres d'appareil et les ambitions personnelles. C'est réussi: les Verts combinent en leur sein les vices de l'ancien, PSU et du vieux parti radical : tendances qui se multiplient à l'infini, culte narcissique de la personnalité. L'extrême gauche en est aujourd'hui au même point. Je ne doute pas qu'à moins d'un brusque redressement, l'électorat ne les sanctionne de la même manière qu'elle a sanctionné les partis institutionnels (UMP, PS) lors du référendum de 2005. Paradoxalement, c'est le PS qui dans la période la plus récente a incarné la dignité et le renouveau. Un débat public clair, un vote décisif, des vaincus qui s'inclinent et se mettent au service de la gagnante. Et une femme, Ségolène Royal, qui a l'art de se tenir en dehors des combats politiciens et du byzantinisme d'appareil. L'extrême gauche a bien pu susciter les espoirs d'une partie de la jeunesse au lendemain de 1968 et lors d'épisodes plus récents: elle est vieille dans son programme, vieille dans ses méthodes, et surtout vieille dans sa tête."
Jacques Julliard (Lignes Ouvertes) Midi Libre du 17/12/06

*Jacques Julliard : Né en 1933. Normalien et agrégé d’histoire, vice-président de l’UNEF à la fin des années 1950, membre du bureau de SGEN à partir de 1967, Jacques Julliard devient en 1968 maître-assistant en Histoire à l’université de Vincennes et est également directeur en parallèle de la collection « Points-Politique » aux éditions du Seuil. Avant de devenir le principal éditorialiste (avec Jean Daniel) au Nouvel Observateur en 1970, il écrit des chroniques politiques dans la revue Esprit et devient membre du bureau national de la CFDT à partir de 1973. Il est actuellement directeur d’études à l’EHESS et directeur délégué de la rédaction du Nouvel Observateur où il donne une chronique hebdomadaire. Membre de la fondation Saint-Simon (fondée en 1985 par l’historien François Furet et Pierre Rosanvallon), il a participé à de nombreuses listes ou pétitions (la « liste Sajarevo » de BHL ; pétition « contre le racisme anti-blanc » en 2005). Il a publié de nombreux ouvrages, parmi lesquels : La faute à Rousseau (Seuil, 1985) ; Autonomie ouvrière (Seuil, 1988) ; Ce fascisme qui vient (Seuil, 1991) ; La faute aux élites (Gallimard, 1997) et Rupture dans la civilisation (Gallimard, 2003).

Marc Ayral ©

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